I
Vers les fêtes de Noël de l’année 18..., un matin que je dormais profondément à l’hôtel du Cygne, à Fribourg, le vieux Gédéon Sperver entra dans ma chambre en s’écriant :
« Fritz, réjouis-toi !... je t’emmène au château de Nideck, à dix lieues d’ici. Tu connais Nideck ?... la plus belle résidence seigneuriale du pays : un antique monument de la gloire de nos pères. »
Notez bien que je n’avais pas vu Sperver, mon respectable père nourricier, depuis seize ans ; qu’il avait laissé pousser toute sa barbe, qu’un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu’il me tenait sa lanterne sous le nez.
« D’abord, m’écriai-je, procédons méthodiquement : qui êtes-vous ?
– Qui je suis !... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald ?... Oh ! ingrat... Moi qui t’ai nourri, élevé ; moi qui t’ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard au coin d’un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil !... Ingrat, il ne me reconnaît pas ! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelée.
– À la bonne heure !... Je reconnais ton oreille gauche. Maintenant, embrassons-nous. »
Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s’essuyant les yeux du revers de la main, reprit :
« Tu connais Nideck ?
– Sans doute... de réputation... Que fais-tu là ?
– Je suis premier piqueur du comte.
– Et tu viens de la part de qui ?
– De la jeune comtesse Odile.
– Bon... quand partons-nous ?
– À l’instant même. Il s’agit d’une affaire urgente ; le vieux comte est malade, et sa fille m’a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts.
– Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu’il fait ; depuis trois jours il ne cesse pas de neiger.
– Bah ! bah ! Suppose qu’il s’agisse d’une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route ! Je vais faire préparer un morceau. »
Il sortit.
« Ah ! reprit le brave homme en revenant, n’oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus. »
Puis il descendit. Je n’ai jamais su résister au vieux Gédéon ; dès mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement d’épaule. Je m’habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.
« Hé ! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s’écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l’étrier, car les chevaux s’impatientent. À propos, j’ai fait mettre ta valise en croupe.
– Comment, ma valise ?
– Oui, tu n’y perdras rien ; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c’est indispensable, je t’expliquerai ça tout à l’heure. »
Nous descendîmes dans la cour de l’hôtel.
En ce moment, deux cavaliers arrivaient : ils semblaient harassés de fatigue ; leurs chevaux étaient blancs d’écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise :
« Les belles bêtes !... des valaques... quelle finesse ! de vrais cerfs. Allons, Niclause, allons donc, dépêche-toi de leur jeter une housse sur les reins ; le froid pourrait les saisir. »
Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d’Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à l’étrier ; je découvris seulement la longue moustache brune de l’un d’eux, et ses yeux noirs d’une vivacité singulière.
Ils entrèrent dans l’hôtel.
Le palefrenier tenait nos chevaux en main ; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes.
Nous voilà partis.
Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d’ardeur ; nous volions sur la neige. En dix minutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Fribourg.
Le temps commençait à s’éclaircir. Aussi loin que pouvaient s’étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seuls compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d’une voix rauque : « Misère !... misère !... misère !... »
Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freischütz ; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d’eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
« Hé ! hé ! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s’appelle une jolie matinée d’hiver !
– Sans doute, mais un peu rude.
– J’aime le temps sec, moi ; ça vous rafraîchit le sang. Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes. »
Je souriais du bout des lèvres.
Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer côte à côte avec moi.
« Fritz, me dit-il d’un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.
– J’y pensais.
– D’autant plus qu’un grand nombre de médecins ont déjà visité le comte.
– Ah !
– Oui, il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade ; de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines ; et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l’œil pour observer sa physionomie. Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance.
– Diable ! comme tu nous traites !
– Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s’il m’arrivait de me casser une jambe, j’aimerais mieux me confier à toi qu’à n’importe quel autre médecin ; mais, pour ce qui est de l’intérieur du corps, vous n’avez pas encore découvert de lunette pour voir ce qui s’y passe.
– Qu’en sais-tu ? »
À cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
« Serait-ce un charlatan comme les autres ? » pensait-il.
Pourtant il reprit :
« Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à propos, car la maladie du comte est précisément à l’intérieur : c’est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines ?
– On le dit, mais, ne l’ayant pas observé par moi-même, j’en doute.
– Tu n’ignores pas, au moins, qu’il y a des fièvres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée d’une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous reviennent à minute fixe.
– Eh ! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu... ces maladies périodiques font mon désespoir.
– Tant pis !... la maladie du comte est périodique, elle revient tous les ans, le même jour, à la même heure ; sa bouche se remplit d’écume, ses yeux deviennent blancs comme des billes d’ivoire ; il tremble des pieds à la tête et ses dents grincent les unes contre les autres.
– Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins ?
– Non ! si sa fille voulait se marier, ce serait l’homme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d’honneurs. Il a tout ce que les autres désirent. Malheureusement sa fille refuse tous les partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le chagrine de penser que l’antique race des Nideck va s’éteindre.
– Comment sa maladie s’est-elle déclarée ?
– Tout à coup, il y a dix ans. »
En ce moment le brave homme parut se recueillir ; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra lentement, puis l’ayant allumé :
« Un soir, dit-il, j’étais seul avec le comte dans la salle d’armes du château. C’était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier toute la journée dans les gorges du Rhéethal, et nous étions rentrés, à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés depuis la queue jusqu’à la tête. Il faisait juste un temps comme celui-ci : froid et neigeux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps il s’arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s’accumulait la neige ; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l’on n’entendait plus rien que le bruit des grandes bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu’un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les vitres de l’aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se détacha : de blanches qu’elles étaient, les fenêtres devinrent toutes noires de ce côté...
– Ces détails ont-ils du rapport avec la maladie de ton maître ?
– Laisse-moi finir... tu verras. À ce cri, le comte s’était arrêté, les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un chasseur qui entend venir la bête. Moi je me chauffais toujours, et je pensais : « Est-ce qu’il n’ira pas se coucher bientôt ? » Car, pour dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois, j’y suis !... À peine le corbeau avait-il jeté son cri dans l’abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures. Au même instant, le comte tourne sur ses talons : il écoute, ses lèvres remuent ; je vois qu’il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains, les mâchoires serrées, les yeux blancs. Moi je lui crie : « Monseigneur, qu’avez-vous ? » Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe sur les dalles, la face contre terre. Aussitôt j’appelle au secours ; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se trouve près de la fenêtre ; et comme j’étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d’apoplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d’y penser ! »
Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d’un air mélancolique :
« Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s’est logé dans les murs de Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête ! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si l’on fait le moindre bruit, l’on remue, il se retourne, il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir : « Va-t’en ! va-t’en ! crie-t-il les mains étendues. Oh ! laisse-moi ! laisse-moi ! n’ai-je pas assez souffert ? » C’est horrible de l’entendre, et moi, moi, qui l’accompagne de près à la chasse, qui sonne du cor lorsqu’il frappe la bête, moi, qui suis le premier de ses serviteurs, moi, qui me ferais casser la tête pour son service ; eh bien ! dans ces moments-là, je voudrais l’étrangler, tant c’est abominable de voir comme il traite sa propre fille ! »
Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fîmes un temps de galop.
J’étais devenu tout pensif. La cure d’une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible. C’était évidemment une maladie morale ; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l’existence.
Toutes ces pensées m’agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m’inspirer de la confiance, m’avait abattu : triste disposition pour obtenir un succès ! Il était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l’antique castel du Nideck, tout au bout de l’horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hottes aux angles de l’édifice. Ce n’était encore qu’un vague profil, se détachant à peine sur l’azur du ciel ; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.
En ce moment Sperver ralentit sa marche et s’écria :
« Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant !... »
Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.
« Qu’est-ce que cela ? s’écria Gédéon tout surpris. Ne vois-tu rien, Fritz ?... est-ce que ?... »
Il ne termina point sa phrase, et m’indiquant à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige :
« La Peste-Noire ! » fit-il d’un accent si troublé que j’en fus moi-même tout saisi.
En suivant du regard la direction de son geste, j’aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que les coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d’un vautour.
Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s’étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J’eus peine à le rejoindre.
« Ah çà ! lui criai-je ; que diable fais-tu ? C’est une plaisanterie ?
– Une plaisanterie ! non ! non ! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet ! Je ne suis pas superstitieux, mais cette rencontre me fait peur. »
Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.
« Fritz, me dit-il d’un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ; eh bien ! apprends de moi qu’on a toujours tort de rire de ce qu’on ne comprend pas. Ce n’est pas sans raison que j’appelle cette femme la Peste-Noire. Dans tout le Schwartz-Wald elle n’a pas d’autre nom ; mais c’est ici, au Nideck, qu’elle le mérite surtout ! »
Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
« Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n’y comprends rien.
– Oui, c’est notre perte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas, c’est d’elle que vient tout le mal : c’est elle qui tue le comte !
– Comment est-ce possible ? Comment peut-elle exercer une semblable influence ?
– Que sais-je, moi ? Ce qu’il y a de positif, c’est qu’au premier jour du mal, au moment où le comte est saisi de son attaque, vous n’avez qu’à monter sur la tour des signaux, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tiefenbach et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles ; on dirait qu’il l’entend venir ! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit : « Gédéon, elle vient ! » Moi, je lui tiens le bras pour l’empêcher de trembler ; mais il répète toujours en bégayant, les yeux écarquillés : « Elle vient ! ho ! ho ! elle vient !... » Alors, je monte dans la tour de Hugues ; je regarde longtemps... Tu sais, Fritz, que j’ai de bons yeux. À la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j’aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros : le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille : les attaques commencent ; le comte crie !... Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne : alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau, il écume, ses yeux tournent. Oh ! la misérable !... Et dire que je l’ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m’a empêché de lui envoyer une balle. Il criait : « Non, Sperver, non, pas de sang !... » Pauvre homme, ménager celle qui le tue, car elle le tue, Fritz ; il n’a déjà plus que la peau et les os ! »
Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille, pour qu’il me fût possible de le ramener au sens commun. D’ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible ? Chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité ? Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l’ardeur de la foi, que les autres contestent d’un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous ? Il est si facile de faire du bon sens avec l’ignorance universelle !
Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.
« Bah ! je m’en moque, dit-il, le pis qui puisse m’arriver, c’est d’être pendu.
– C’est déjà beaucoup trop pour un honnête homme.
– Hé ! c’est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J’aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l’apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, éternuer, comme dans les autres maladies.
– Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
– Barbe grise tant que tu voudras, c’est ma manière de voir. J’ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la sorcière ; de temps en temps j’en renouvelle l’amorce, et si l’occasion se présente... »
Il termina sa pensée par un geste expressif.
« Tu auras tort, Sperver, tu auras tort. Je suis de l’avis du comte de Nideck : « Pas de sang ! » Un grand poète a dit : « Tous les flots de l’Océan ne peuvent laver une goutte de sang humain ! » Réfléchis à cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion. »
Ces paroles parurent faire impression sur l’esprit du vieux braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression pensive.
Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d’hiver, la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux, qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l’approche du gîte.
De temps en temps, Sperver regardait en arrière avec une inquiétude visible ; et moi-même je n’étais pas exempt d’une certaine appréhension indéfinissable, en songeant à l’étrange description que le piqueur m’avait faite de la maladie de son maître.
D’ailleurs, l’esprit de l’homme s’harmonise avec la nature qui l’entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une forêt chargée de givre et secouée par la bise : les arbres ont un air morne et pétrifié qui fait mal à voir.
À mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares ; quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le vert sombre des sapinières, lorsque tout à coup, au sortir d’un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute masse noire piquée de points lumineux.
Sperver s’était arrêté en face d’une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.
« Nous y sommes ! » s’écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
Il saisit le pied de cerf, et le son clair d’une cloche retentit au loin.
Après quelques minutes d’attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, et fourré comme un chat.
Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un rêve des Niebelungen.
Il s’avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, écarquillant les yeux et s’efforçant de nous voir dans la nuit.
« Est-ce toi, Sperver ? fit-il d’une voix enrouée.
– Ouvriras-tu, Knapwurst ? s’écria le piqueur. Ne sens-tu pas qu’il fait un froid de loup ?
– Ah ! je te reconnais, dit le petit homme. Oui... oui... c’est bien toi... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens ! »
La porte s’ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d’un : « Wilkom, Herr Doktor (soyez le bienvenu, monsieur le docteur) », qui semblait vouloir dire : « Encore un qui s’en ira comme les autres ! » Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux.
II
En suivant Sperver, qui montait l’escalier d’un pas rapide, je pus me convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C’était une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu’on appelait château d’embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, répétaient au loin le bruit de nos pas, et l’air du dehors, pénétrant par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure ; il tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors d’haleine. Enfin il s’arrêta sur un large palier, et me dit :
« Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
– Bon ! fais ce que tu jugeras nécessaire.
– Tu trouveras là notre majordome, Tobie Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck ; il a fait jadis la campagne de France sous le comte.
– Très bien !
– Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui se prétend de bonne famille.
– Pourquoi pas ?
– Oui ; mais, entre nous, c’est tout bonnement une ancienne cantinière de la Grande Armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l’a épousée par reconnaissance ; tu comprends...
– Cela suffit. Ouvre toujours, je gèle. »
Et je voulus passer outre ; mais Sperver, entêté comme tout bon Allemand, tenait à m’édifier sur le compte des personnages avec lesquels j’allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave :
« De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste, mais qui n’a pas son pareil pour sonner du cor ; Karl Trumpf, le sommelier ; Christian Becker ; enfin, tout notre monde, à moins qu’ils ne soient déjà couchés ! »
Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le seuil d’une salle haute et sombre : la salle des anciens gardes du Nideck.
Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice ; à droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le temps ; – sur le buffet, un tonneau, des verres, des bouteilles ; – à gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les différents épisodes d’une chasse au sanglier au moyen âge ; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d’étain.
Je vis tout cela d’un coup d’œil ; mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.
Je reconnus le majordome à sa jambe de bois : un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre ; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert pomme, à boutons d’acier larges comme des écus de six livres ; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d’argent. Il était en train de tourner le robinet du tonneau ; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil comme des verres de montre.
Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d’une robe de stoff à grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l’organe olfactif de la vieille et celui d’un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l’œil d’un air malin, et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
« Combien de cartes ? demandait-il.
– Deux, répondait la vieille.
– Et toi, Christian ?
– Deux...
– Ha ! ha !... Je vous tiens !... Coupez le roi ! coupez l’as !... Et celle-ci, et celle-là... Ha ! ha ! ha ! Encore une cheville, la mère ! Ça vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France !
– Monsieur Christian, vous n’avez pas d’égards pour le beau sexe.
– Au jeu de cartes, on ne doit d’égards à personne.
– Mais vous voyez bien qu’il n’y a plus de place !
– Bah ! bah ! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la ressource. »
En ce moment Sperver s’écria :
« Camarades, me voici !
– Hé ! Gédéon... déjà de retour ? »
Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre. Tout le monde se tourna de notre côté.
« Et Monseigneur va-t-il mieux ?
– Heu ! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu !
– C’est toujours la même chose ?
– À peu près », dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l’œil.
Sperver s’en aperçut.
« Je vous présente mon fils : le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fièrement. Ah ! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s’en aille. Si l’on m’avait écouté plus tôt... Enfin, il vaut mieux tard que jamais. »
Marie Lagoutte m’observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s’adressant au majordome :
« Allons donc, monsieur Offenloch, allons donc, s’écria-t-elle, remuez-vous, présentez un siège à monsieur le docteur. Vous restez là, bouche béante comme une carpe. Ah ! Monsieur... ces Allemands !... »
Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.
« Permettez, monsieur...
– Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
– Donnez, donnez toujours... Il fait un temps... Ah ! Monsieur, quel pays !...
– Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige, nous arrivons à temps
– Hé ! Kasper ! Kasper !... »
Un petit homme, plus haut d’une épaule que de l’autre, et la figure saupoudrée d’un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée :
« Me voici !
– Bon ! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues... tu sais ?
– Oui, Sperver, tout de suite.
– Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ; Knapwurst te la remettra. Quant au souper...
– Soyez tranquille, je m’en charge.
– Très bien, je compte sur toi. »
Le petit homme sortit, et Gédéon, après s’être débarrassé de sa pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon arrivée.
J’étais vraiment confus de l’empressement de Marie Lagoutte.
« Ôtez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur ; vous vous êtes assez rôti, j’espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes... C’est cela. »
Puis, me présentant sa tabatière :
« En usez-vous ?
– Non, ma chère dame, merci.
– Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort : c’est le charme de l’existence. »
Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants :
« Vous arrivez à propos : Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une attaque furieuse, n’est-ce pas, monsieur Offenloch ?
– Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
– Ce n’est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas ; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l’ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.
– Et sans boire un verre de vin », ajouta le majordome, en croisant ses petites mains replètes sur sa bedaine.
Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
Aussitôt maître Tobie Offenloch vint s’asseoir à ma droite et me dit :
« Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de markobrünner par jour.
– Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre homme est maigre à faire peur.
– Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, car les Français ne l’ont pas tout bu, comme le prétend madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg : il n’y a rien comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
– Dans le temps, dit le grand veneur d’un air mélancolique, dans le temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine : il se portait bien ; depuis qu’il n’en fait plus, il est malade.
– C’est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l’appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
– Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent ; les chiens sont des créatures du bon Dieu comme les hommes. »
Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j’entendais le vent fouetter les vitres et s’engouffrer dans les meurtrières avec des sifflements lugubres.
Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi je réfléchissais à l’étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre réciproquement de conseils.
En ce moment, le majordome se leva.
« Monsieur le docteur boira bien un verre de vin ? dit-il en s’appuyant au dos de mon fauteuil.
– Je vous remercie, je ne bois jamais avant d’aller voir un malade.
– Quoi ! pas même un petit verre de vin ?
– Pas même un petit verre de vin. »
Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d’un air tout surpris.
« Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui : j’aime mieux boire en mangeant, et prendre un verre de cognac après. Dans mon pays, les dames prennent leur cognac ; c’est plus distingué que le kirsch ! »
Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entrouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
Je saluai l’honorable compagnie, et, comme j’entrais dans le couloir, j’entendis la femme du majordome dire à son mari :
« Il est très bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier ! »
Sperver paraissait inquiet, il ne disait rien ; j’étais moi-même tout pensif.
Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoutte : pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme l’ornithomyse, sous l’aile puissante du vautour.
Bientôt Gédéon m’ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonné d’or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d’un globe de cristal dépoli, l’éclairait vaguement. D’épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas : on eût dit l’asile du silence et de la méditation. En entrant, Sperver souleva un flot de lourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l’abîme et je compris sa pensée : il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine ; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.
Moi, j’avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade : c’était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge, que l’art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue ? Je l’ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
À mon approche, Odile s’était levée.
« Soyez le bienvenu, monsieur le docteur », me dit-elle avec une simplicité touchante ; puis m’indiquant du geste l’alcôve où reposait le comte : « Mon père est là ».
Je m’inclinai profondément, et sans répondre, tant j’étais ému, je m’approchai de la couche du malade.
Sperver, debout à la tête du lit, élevait d’une main la lampe, tenant de l’autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.
Dès le premier instant, je fus saisi de l’étrange physionomie du seigneur de Nideck, et, malgré toute l’admiration respectueuse que venait de m’inspirer sa fille, je ne pus m’empêcher de me dire : « C’est un vieux loup ! »
En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d’une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face ; l’étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base ; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l’œil terne et froid ; la barbe courte et drue s’épanouissant autour des mâchoires osseuses : tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les affinités animales me traversèrent l’esprit.
Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade : il était sec, nerveux ; la main était petite et ferme.
Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.
Que faire ?
Je réfléchissais ; d’un côté, la jeune comtesse anxieuse ; de l’autre, Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, épiant mes moindres gestes... m’imposaient une contrainte pénible. Cependant je reconnus qu’il n’y avait rien de sérieux à entreprendre.
Je laissai le bras, j’écoutai la respiration. De temps en temps une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours, s’accélérait, et devenait haletant. Le cauchemar oppressait évidemment cet homme : épilepsie ou tétanos, qu’importe ?... Mais la cause...la cause... voilà ce qu’il m’aurait fallu connaître et ce qui m’échappait.
Je me retournai tout pensif.
« Que faut-il espérer, monsieur ? me demanda la jeune fille.
– La crise d’hier touche à sa fin, madame. Il s’agirait de prévenir une nouvelle attaque.
– Est-ce possible, monsieur le docteur ? »
J’allais répondre par quelque généralité scientifique, n’osant me prononcer d’une manière positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
« Des étrangers ! » dit Sperver.
Il y eut un instant de silence.
« Allez voir ! dit Odile, dont le front s’était légèrement assombri. Mon Dieu ! comment exercer les devoirs de l’hospitalité dans de telles circonstances ?.... C’est impossible ! »
Presque aussitôt la porte s’ouvrit ; une tête blonde et rose parut dans l’ombre et dit à voix basse :
« M. le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d’un écuyer, demande asile au Nideck... Il s’est égaré dans la montagne.
– C’est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prévenir le majordome de recevoir M. le baron de Zimmer. Qu’il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l’empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu’on éveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient. »
Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c’est que l’accomplissement des devoirs de l’opulence élève l’âme.
Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction d’Odile de Nideck, son profil d’une pureté de lignes qu’on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques, ces idées me passaient par l’esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.
« Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
– Oui, madame. »
La suivante s’éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions.
Odile s’était retournée.
« Vous le voyez, monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur ; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde.
– C’est vrai, madame, répondis-je, les âmes d’élite appartiennent à toutes les infortunes : le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d’en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous ! »
Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la main.
Au bout d’un instant elle reprit :
« Ah ! monsieur, si vous sauviez mon père !...
– Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour.
– L’espérez-vous ?
– Avec l’aide de Dieu, sans doute, madame, ce n’est pas impossible. Je vais y réfléchir. »
Odile, tout émue, m’accompagna jusqu’à la porte. Sperver et moi nous traversâmes l’antichambre, où quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d’entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules :
« Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire : qu’en penses-tu ?
– Il n’y a rien à craindre pour cette nuit.
– Bon, je sais cela, tu l’as dit à la comtesse ; mais demain ?
– Demain ?
– Oui, ne tourne pas la tête. À supposer que tu ne puisses pas empêcher l’attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu’il en meure ?
– C’est possible, mais je ne le crois pas.
– Eh ! s’écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c’est que tu en es sûr ! »
Et me prenant bras dessus bras dessous, il m’entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jeté sur l’épaule, les bottes molles à la hongroise montant jusqu’aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert pistache à brandebourgs, le colback d’ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d’étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.
« Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Fribourg. Ils nous ont suivis de près.
– Tu ne te trompes pas : ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à sa taille élancée ; il a le profil d’aigle et porte les moustaches à la Wallenstein. »
Ils disparurent dans une travée latérale.
Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je ? cela n’en finissait plus.
« Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits, la chapelle, où l’on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s’est fait protestant. Voici la salle d’armes. »
Toutes choses qui m’intéressaient médiocrement.
Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et, me remettant la torche :
« Prends garde à la lumière, dit-il. Attention ! »
En même temps il poussa la porte, et l’air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
« Ah ! ah ! ah ! s’écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu’aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz !... Avance donc... Ne crains rien... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la vieille tour. »
Et le brave homme sortit pour me donner l’exemple.
La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit, le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine notre torche échevelée eût pu dire : « Que font-ils donc là-haut, dans les nuages ? Pourquoi se promènent-ils à cette heure ? »
« La vieille sorcière nous regarde peut-être », pensai-je en moi-même, et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il élevait la lumière pour m’indiquer la route et marchait à grands pas.
Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux : quel bonheur de se retrouver à l’abri d’épaisses murailles !
J’avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m’écriai :
« Dieu soit loué ! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
– Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que de rester le nez en l’air : un cuissot de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds, j’aime ça. Je suis content de Kasper ; il a bien compris mes ordres. »
Il disait vrai, ce brave Gédéon : « Viandes froides et vins chauds », car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient l’influence délicieuse de la chaleur.
À cet aspect, je sentis s’éveiller en moi une véritable faim canine ; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit :
« Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps, mettons-nous à l’aise ; les gelinottes ne veulent pas s’envoler. D’abord, tes bottes doivent te faire mal ; quand on a galopé huit heures consécutivement, il est bon de changer de chaussures ; c’est mon principe. Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes... Bien... je la tiens... En voilà une !... Passons à l’autre... C’est cela ! Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos. À la bonne heure ! »
Il en fit autant, puis d’une voix de stentor :
« Maintenant, Fritz, s’écria-t-il, à table ! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand : – « Si c’est le diable qui a fait la soif, à coup sûr c’est le Seigneur Dieu qui a fait le vin ! »
III
Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine :
« Nous avons des bois ! nous avons de hautes bruyères ! nous avons des étangs ! »
Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait :
« Nous avons aussi des coteaux, verts au printemps, et pourpres en automne !... À ta santé, Fritz !
– À la tienne, Gédéon ! »
C’était merveille de nous voir ; nous nous admirions l’un l’autre.
La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient ; et dehors, le vent des nuits d’hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu’il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s’engloutissent, et que la lune pâle regarde l’éternelle bataille !
Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d’un vieux vin de Brumberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords : il me le présenta en s’écriant :
« Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck. Bois jusqu’à la dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende ! »
Ce qui fut fait.
Puis il le remplit de nouveau, et répétant d’une voix retentissante :
« Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck, mon maître ! »
Il le vida gravement à son tour.
Alors une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes heureux de nous sentir au monde.
Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l’air, les bras pendants, et me mis à contempler ma résidence.
C’était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four d’une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre. Tout au fond, j’aperçus une sorte de grande niche, où se trouvait mon lit, un lit à ras de terre, ayant, je crois, une peau d’ours pour couverture ; et, dans cette grande niche, une autre plus petite, ornée d’une statuette de la Vierge, taillée dans le même bloc de granit, et couronnée d’une touffe d’herbes fanées.
« Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu ! ce n’est pas grandiose ! Ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la tour de Hugues ; c’est vieux comme la montagne, Fritz, ça remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou pointues ; ils creusaient dans la pierre.
– C’est égal, tu m’as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
– Il ne faut pas t’y tromper, Fritz : c’est la salle d’honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu’il en arrive ; tu comprends, la vieille tour de Hugues, c’est ce qu’il y a de mieux !
– Qui cela, Hugues ?
– Eh ! Hugues le Loup !
– Comment, Hugues le Loup ?
– Sans doute, le chef de la race des Nideck, un rude gaillard, je t’en réponds ! Il est venu s’établir ici avec une vingtaine de reîtres et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut de la montagne. Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et puis, ma foi ! ils ont dit : « Nous sommes les maîtres ! Malheur à ceux qui voudront passer sans payer rançon, nous tombons dessus comme des loups ; nous leur mangeons la laine sur le dos, et si le cuir suit la laine, tant mieux ! D’ici, nous verrons de loin : nous verrons le défilé du Rhéethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald. Gare aux marchands ! » Et ils l’ont fait, les gaillards, comme ils l’avaient dit. Hugues le Loup était leur chef. C’est Knapwurst qui m’a conté ça, le soir, à la veillée.
– Knapwurst ?
– Le petit bossu... tu sais bien... qui nous a ouvert la grille. Un drôle de corps, Fritz, toujours niché dans la bibliothèque.
– Ah ! vous avez un savant au Nideck ?
– Oui, le gueux !... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la famille. Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque ; on dirait un gros rat. Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux que nous-mêmes. C’est lui qui t’en débiterait, Fritz. Il appelle ça des chroniques !... ha ! ha ! ha ! »
Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants, sans trop savoir pourquoi.
« Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s’appelle la tour de Hugues... de Hugues le Loup ?
– Je te l’ai déjà dit, que diable !... ça t’étonne ?
– Non !
– Mais si, je vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose. À quoi rêves-tu ?
– Mon Dieu... ce n’est pas le nom de cette tour qui m’étonne ; ce qui me fait réfléchir, c’est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès ton enfance n’as vu que la flèche des sapins, les cimes neigeuses du Wald-Horn, les gorges du Rhéethal ; toi qui n’as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck, courir les sentiers du Schwartz-Wald, battre les broussailles, aspirer le grand air, le plein soleil, la vie libre des bois, je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge : voilà ce qui, m’étonne, ce que je ne puis comprendre. Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s’est faite. »
L’ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noire ; il la bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon qu’il plaça dans son brûle-gueule ; puis, le nez en l’air, les yeux fixés au hasard, il répondit d’un air pensif :
« Les vieux faucons, les vieux gerfauts et les vieux éperviers, après avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou d’un rocher ! – Oui, c’est vrai, j’ai aimé le grand air, et je l’aime encore ; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le soir, et d’être ballotté par le vent, j’aime à rentrer maintenant dans ma caverne, à boire un bon coup... à déchiqueter tranquillement un morceau de venaison, et à sécher mes plumes devant un bon feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le véritable homme des bois. Un soir, il m’a rencontré au clair de la lune et m’a dit : « Camarade qui chasses tout seul, viens chasser avec moi ! Tu as bon bec, bonne griffe. Eh bien ! chasse, puisque c’est ta nature ; mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l’aigle de la montagne, je m’appelle Nideck ! »
Sperver se tut quelques instants, puis il reprit :
« Ma foi ! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je bois tranquillement, avec un ami, ma bouteille d’affenthal ou de... »
En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s’interrompit et prêta l’oreille.
« C’est un coup de vent, lui dis-je.
– Non, c’est autre chose. N’entends-tu pas la griffe qui racle ?... C’est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé ! ouvre, Blitz ! » s’écria le brave homme en se levant ; mais il n’avait pas fait deux pas, qu’un danois formidable s’élançait dans la tour, et venait lui poser ses pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi :
« Fritz, disait-il, quel homme pourrait m’aimer ainsi ?... Regarde-moi cette tête, ces yeux, ces dents. »
Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien redoublait ses caresses :
« Laisse-moi, Lieverlé ; je sais bien que tu m’aimes. Parbleu ! qui m’aimerait, si tu ne m’aimais, toi ? »
Et Gédéon alla fermer la porte.
Je n’avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé ; sa taille atteignait deux pieds et demi. C’était un formidable chien d’attaque, au front large, aplati, à la peau fine : un tissu de nerfs et de muscles entrelacés ; l’œil vif, la patte allongée, mince de taille, large du corsage, des épaules et des reins, mais sans odorat. Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n’existe plus !
Sperver étant revenu s’asseoir passait la main sur la tête de son Lieverlé avec orgueil, et, gravement, m’en énumérait les qualités.
Lieverlé semblait le comprendre.
« Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d’un coup de mâchoire. C’est ce qu’on appelle une bête parfaite sous le rapport du courage et de la force. Il n’a pas cinq ans, il est dans toute sa vigueur. Je n’ai pas besoin de te dire qu’il est dressé au sanglier. Chaque fois que nous rencontrons une bande, j’ai peur pour mon Lieverlé : il a l’attaque trop franche, il arrive droit comme une flèche. Aussi, gare les coups de boutoir... j’en frémis ! Couche-toi là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos. »
Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
« Regarde, Fritz, cette raie blanche sans poil qui prend sous la cuisse et qui va jusqu’à la poitrine : c’est un sanglier qui lui a fait ça ! Pauvre bête !... il ne lâchait pas l’oreille..., nous suivions la piste au sang. J’arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette un cri, je saute à terre, je l’empoigne à bras le corps, je le roule dans mon manteau et j’arrive ici. J’étais hors de moi ! Heureusement les boyaux n’étaient pas attaqués. Je lui recouds le ventre. Ah ! diable ! il hurlait !... il souffrait ! mais, au bout de trois jours, il se léchait déjà : un chien qui se lèche est sauvé ! Hein, Lieverlé, tu te le rappelles ? Aussi, nous nous aimons, nous deux ! »
J’étais vraiment attendri de l’affection de l’homme pour ce chien, et du chien pour cet homme ; ils se regardaient l’un l’autre jusqu’au fond de l’âme. Le chien agitait sa queue, l’homme avait des larmes dans les yeux.
Sperver reprit :
« Quelle force !... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me voir ; une corde à six brins ; il a trouvé ma trace ! Tiens, Lieverlé, attrape ! »
Et il lui lança le reste du cuissot de chevreuil. Les mâchoires du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me regardant avec un sourire étrange, me dit :
« Fritz, s’il te tenait par le fond de la culotte, tu n’irais pas loin !
– Moi comme un autre, parbleu ! »
Le chien alla s’étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant. Il se mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l’œil avec satisfaction. L’os se broyait sous la dent : Lieverlé aimait la mœlle !
« Hé ! fit le vieux braconnier, si l’on te chargeait d’aller lui reprendre son os, que dirais-tu ?
– Diable ! ce serait une mission délicate. »
Alors nous nous mîmes à rire de bon cœur. Et Sperver, étendu dans son fauteuil de cuir roux, le bras gauche pendu par-dessus le dossier, l’une de ses jambes sur un escabeau, l’autre en face d’une bûche qui pleurait dans la flamme, lança de grandes spirales de fumée bleuâtre vers la voûte.
Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup notre entretien interrompu :
« Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m’as pas tout dit. Si tu as quitté la montagne pour le château, c’est à cause de la mort de Gertrude, ta brave et digne femme. »
Gédéon fronça le sourcil, une larme voila son regard ; il se redressa, et, secouant la cendre de sa pipe sur l’ongle du pouce :
« Eh bien ! oui, dit-il, c’est vrai, ma femme est morte !... Voilà ce qui m’a chassé des bois. Je ne pouvais revoir le vallon de la Roche-Creuse sans grincer des dents. J’ai déployé mon aile de ce côté ; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut ; et quand, par hasard, la meute tourne là-bas, je laisse tout aller au diable ! je rebrousse chemin... je tâche de penser à autre chose. »
Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles, il restait morne ; je me repentais d’avoir réveillé en lui de tristes souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je me sentais frissonner.
Étrange impression ! un mot, un seul, nous avait jetés dans une série de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait évoqué par hasard.
Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d’un orage, nous fit tressaillir.
Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre ses pattes de devant ; mais, la tête haute, l’oreille droite, l’œil étincelant, il écoutait... il écoutait dans le silence, et le frisson de la colère courait le long de ses reins.
Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles : pas un bruit, pas un soupir ; au-dehors, le vent s’était calmé ; rien, excepté ce grondement sourd, continu, qui s’échappait de la poitrine du chien.
Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix sec, rauque, épouvantable ; les voûtes en retentirent comme si la foudre eût éclaté contre les vitres.
Lieverlé, la tête basse, semblait regarder à travers le granit, et ses lèvres, retroussées jusqu’à leur racine, laissaient voir deux rangées de dents blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois il s’arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l’angle inférieur du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses griffes de devant essayaient d’entamer le granit.
Nous l’observions sans rien comprendre à son irritation.
Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit bondir.
« Lieverlé ! s’écria Sperver en s’élançant vers lui, que diable as-tu ? Est-ce que tu es fou ? »
Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme toute l’épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant le chien restait en arrêt.
« Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve. Allons, couche-toi, ne m’agace plus les nerfs. »
Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte s’ouvrit, et le gros, l’honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde d’une main, sa canne de l’autre, le tricorne sur la nuque, la face riante, épanouie, apparut sur le seuil.
« Salut ! l’honorable compagnie, dit-il, hé ! que faites-vous donc là ?
– C’est cet animal de Lieverlé, dit Sperver ; il vient de faire un tapage !... Figurez-vous qu’il s’est hérissé contre ce mur. Je vous demande pourquoi ?
– Parbleu ! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans l’escalier de la tour », fit le brave homme en riant.
Puis déposant son falot sur la table :
« Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous êtes d’une faiblesse pour vos chiens, d’une faiblesse ! Ces maudits animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l’heure encore, dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz ; il me saute à la jambe, voyez : ses dents y sont encore marquées ! une jambe toute neuve ! Canaille de bête !
– Attacher mes chiens !... la belle affaire ! dit le piqueur. Des chiens attachés ne valent rien, ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce qu’il n’était pas attaché, Lieverlé ? La pauvre bête a encore la corde au cou.
– Hé ! ce que je vous en dis, ce n’est pas pour moi – quand ils approchent j’ai toujours la canne haute et la jambe de bois en avant – c’est pour la discipline : les chiens doivent être au chenil, les chats dans les gouttières, et les gens au château. »
Tobie s’assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix basse, d’un ton de confidence :
« Vous saurez, messieurs, que je suis garçon ce soir.
– Ah bah !
– Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l’antichambre de Monseigneur.
– Alors, rien ne vous presse ?
– Rien ! absolument rien !
– Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les bouteilles sont vides ! »
La figure déconfite du bonhomme m’attendrit. Il aurait tant voulu profiter de son veuvage ! Mais, en dépit de mes efforts, un long bâillement écarta mes mâchoires.
« Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est différé n’est pas perdu ! »
Il prit sa lanterne.
« Bonsoir, messieurs.
– Hé ! attendez donc, s’écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous descendrons ensemble.
– Volontiers, Sperver, volontiers ; nous irons dire un mot en passant à maître Trumpf le sommelier, il est en bas avec les autres ; Knapwurst leur raconte des histoires.
– C’est cela. Bonne nuit, Fritz.
– Bonne nuit, Gédéon ; n’oublie pas de me faire appeler, si le comte allait plus mal.
– Sois tranquille.
– Lieverlé !... pstt ! »
Ils sortirent. Comme ils traversaient la plate-forme, j’entendis l’horloge du Nideck sonner onze heures.
J’étais rompu de fatigue.
IV
Le jour commençait à bleuir l’unique fenêtre du donjon, lorsque je fus éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d’une trompe de chasse.
– Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude ; la dernière note surtout, cette note prolongée, qui s’étend sur la plaine immense, éveillant au loin, bien loin, les échos de la montagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le cœur.
Le coude sur ma peau d’ours, j’écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte basse, sombre, écrasée, antique repaire du loup de Nideck, et plus loin cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre, plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
Là m’attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l’aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l’horizon : des montagnes !... des montagnes !... et puis des montagnes !... – flots immobiles qui s’aplanissent et s’effacent dans les brumes lointaines des Vosges ; – des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons comblés de neige. Au bout de tout cela, l’infini !
Quel enthousiasme serait à la hauteur d’un semblable tableau !
Je restais confondu d’admiration. À chaque regard se multipliaient les détails : hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain ; il suffisait de regarder pour les voir !
J’étais là depuis un quart d’heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule ; je me retournai, la figure calme et le sourire silencieux de Gédéon me saluèrent d’un :
« Gouden tâg[1], Fritz ! »
Puis il s’accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe. Il étendait la main dans l’infini et me disait :
« Regarde, Fritz, regarde... Tu dois aimer ça, fils du Schwartz-Wald ! Regarde là-bas... tout là-bas... la Roche-Creuse... La vois-tu ? Te rappelles-tu Gertrude ?... Oh ! que toutes ces choses sont loin ! »
Sperver essuyait une larme ; que pouvais-je lui répondre ?
Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l’horizon, me disait :
« Ceci, c’est le Wald-Horn ! ça, le Tiefenthal ! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach ; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l’épaule du Harberg : un froid manteau pour l’hiver ! – Et là-bas, ce sentier, il mène à Fribourg ; avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver. »
Ainsi se passa plus d’une heure.
Je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Quelques oiseaux de proie, l’aile échancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon ; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
Du reste, pas un nuage : toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.
« C’est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe d’Allemagne. Écoute-moi ça, Fritz, comme c’est moelleux !... – Pauvre Sébalt ! il se consume depuis la maladie de Monseigneur, il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation : tous les matins, au lever du jour, il monte sur l’Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir ! »
Sperver, avec ce tact de l’homme qui sait admirer, n’avait pas interrompu ma contemplation ; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regardai dans l’ombre de la tour :
« Fritz, me dit-il, tout va bien, le comte n’a pas eu d’attaque. »
Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
« Ah ! tant mieux... tant mieux !
– C’est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
– Comment, moi ? Je ne lui ai rien prescrit !
– Eh ! qu’importe ! tu étais là !
– Tu plaisantes, Gédéon ; que fait ici ma présence, du moment que je n’ordonne rien au malade ?
– Ça fait que tu lui portes bonheur. »
Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
« Oui, reprit-il sérieusement, tu es un porte-bonheur, Fritz ; les années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C’est clair !
– Pas trop, Sperver ; moi je trouve, au contraire, que c’est très obscur.
– On apprend à tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu’il y a des porte-bonheur dans ce monde, et des porte-malheur aussi. Par exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu’il m’arrivera quelque chose : mon fusil rate, je me foule le pied, un de mes chiens est éventré... Que sais-je ? Aussi, moi, sachant la chose, j’ai soin de partir au petit jour, avant que le drôle, qui dort comme un loir, n’ait ouvert l’œil ; ou bien je file par la porte de derrière, par une poterne, tu comprends !
– Je comprends très bien ; mais tes idées me paraissent singulières, Gédéon.
– Toi, Fritz, poursuivit-il sans m’écouter, tu es un brave et digne garçon ; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables ; il suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de bonhomie, pour être joyeux... enfin tu portes bonheur aux gens, c’est positif... je l’ai toujours dit, et la preuve... en veux-tu la preuve ?...
– Oui, parbleu ! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus cachées dans ma personne.
– Eh bien ! fit-il en me saisissant au poignet, regarde là-bas ! »
Il m’indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
« Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le vois-tu ?
– Parfaitement.
– Regarde autour, tu ne vois rien ?
– Non.
– Eh ! parbleu ! c’est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuire des racines. C’était une malédiction ! Ce matin, la première chose que je fais, c’est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux, je regarde : partie la vieille coquine ! J’ai beau me mettre la main sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la plaine, sur la montagne, rien ! rien ! Elle t’avait senti, c’est sûr. »
Et le brave homme, m’embrassant avec enthousiasme, s’écria d’un accent ému :
« Oh ! Fritz... Fritz... quelle chance de t’avoir amené ici ! C’est la vieille qui doit être vexée... Ha ! ha ! ha ! »
Je l’avoue, j’étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans m’en être jamais aperçu jusqu’alors.
« Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit ?
– Très bien !
– Alors, tout est pour le mieux, descendons. »
Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse ; ils se prolongeaient à pic avec le roc jusqu’au fond de la vallée. C’était un escalier de précipices échelonnés les uns au-dessus des autres.
En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant épouvanté jusqu’au milieu de la plate-forme, j’entrai rapidement dans le couloir qui mène au château.
Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors, lorsqu’une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage ; j’y jetai les yeux et je vis, tout au haut d’une échelle double, le petit gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m’avait frappé la veille.
La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant : c’était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre, poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte et descendant en courbe, à deux mètres du parquet.
Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des anciens abbés, non seulement tous les documents, titres, arbres généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances, rapports historiques avec les plus illustres familles de l’Allemagne, mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des anciens Minnesinger, et les grands ouvrages in-folio sortis des presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine que par la solidité monumentale de leur reliure. – Les grandes ombres de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises, rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de fourrure, l’œil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi, semblait bien l’hôte naturel, le famulus, le rat, comme l’appelait Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.
Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment historique, c’étaient les portraits de famille, occupant tout un côté de l’antique bibliothèque. Ils y étaient tous, hommes et femmes, depuis Hugues le Loup jusqu’à Yéri-Hans, le seigneur actuel ; depuis la grossière ébauche des temps barbares jusqu’à l’œuvre parfaite des plus illustres maîtres de notre époque.
Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.
Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde un loup au détour d’un bois. Son œil gris, injecté de sang, sa barbe rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de férocité qui me fit peur.
Près de lui, comme l’agneau près du fauve, une jeune femme, – l’œil doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine supportant un livre d’heures, la chevelure blonde, soyeuse, abondante, entourant sa pâle figure d’une auréole d’or, – m’attira par un grand caractère de ressemblance avec Odile de Nideck.
Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un peu roide et sèche de contours, mais d’une adorable naïveté.
Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu’un autre portrait de femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type wisigoth dans sa vérité primitive : front large et bas, yeux jaunes, pommettes saillantes, cheveux roux, nez d’aigle.
« Que cette femme devait convenir à Hugues ! » me dis-je en moi-même.
Et je me pris à considérer le costume ; il répondait à l’énergie de la tête : la main droite s’appuyait sur un glaive, un corselet de fer serrait la taille.
Il me serait difficile d’exprimer les réflexions qui m’agitèrent en présence de ces trois physionomies ; mon œil allait de l’une à l’autre avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m’en détacher.
Sperver, s’arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de son échelle sans bouger.
« Est-ce moi que tu siffles comme un chien ? dit le gnome.
– Oui, méchant rat, c’est pour te faire honneur.
– Écoute, reprit Knapwurst d’un ton de suprême dédain, tu as beau faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier ; je t’en défie ! »
Il lui présentait la semelle.
« Et si je monte ?
– Je t’aplatis avec ce volume. »
Gédéon se mit à rire et reprit :
« Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal, au contraire, j’estime ton savoir ; mais que diable fais-tu là de si bonne heure auprès de ta lampe ? On dirait que tu as passé la nuit.
– C’est vrai, je l’ai passée à lire.
– Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi ?
– Non, je suis à la recherche d’une question grave ; je ne dormirai qu’après l’avoir résolue.
– Diable !... Et cette question ?
– C’est de connaître par quelle circonstance Ludwig de Nideck trouva mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras, Sperver, que mon aïeul Otto n’avait qu’une coudée de haut : cela fait environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et figura très honorablement au couronnement du duc Rodolphe. Le comte Ludwig l’avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses plumes : c’était l’un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs, courtisans et grandes dames, s’émerveillaient de cet ingénieux mécanisme. Enfin Otto sortit, l’épée au poing, et d’une voix retentissante il cria : « Vive le duc Rodolphe ! », ce qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces circonstances ; mais il ne dit pas d’où venait ce nain, s’il était de haut lignage, ou de basse extraction, chose du reste peu probable : le vulgaire n’a pas tant d’esprit. »
J’étais stupéfait de l’orgueil d’un si petit être ; cependant une curiosité extrême me portait à le ménager : lui seul pouvait me fournir quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits, à la droite de Hugues.
« Monsieur Knapwurst, lui dis-je d’un ton respectueux, auriez-vous l’obligeance de m’éclairer sur un doute ? »
Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit :
« Parlez, Monsieur ; s’il s’agit de chroniques, je suis prêt à vous satisfaire. Quant au reste, je ne m’en soucie pas.
– Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent le deuxième et le troisième portrait de votre galerie.
– Ah ! ah ! fit Knapwurst, dont les traits s’animèrent, vous parlez d’Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues ! »
Et déposant son volume il descendit l’échelle pour converser plus à l’aise avec moi. Ses yeux brillaient, on voyait que les plaisirs de la vanité dominaient le petit homme ; il était glorieux d’étaler son savoir.
Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et glorifiait ses vastes connaissances.
« Monsieur, dit Knapwurst en étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck, premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d’autres encore. Hugues le Loup n’eut pas d’enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune, en l’an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot, ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses beaux-frères et lui. Mais cette autre femme, que vous voyez en corselet de fer, Huldine, l’aida de ses conseils. C’était une personne de grand courage. On ne sait ni d’où elle venait, ni à quelle famille elle appartenait ; mais cela ne l’a pas empêchée de sauver Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être pendu le jour même, et l’on avait déjà tendu la barre de fer aux créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu’elle avait entraînés par son courage, s’empara d’une poterne, sauva Hugues et fit pendre Frantz à sa place. Hugues le Loup épousa cette seconde femme en 842 ; il en eut trois enfants.
– Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s’appelait Edwige, et les descendants du Nideck n’ont aucun rapport avec elle ?
– Aucun.
– En êtes-vous bien sûr ?
– Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n’a pas eu d’enfants ; Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
– C’est surprenant !
– Pourquoi ?
– J’avais cru remarquer quelque ressemblance...
– Hé ! les ressemblances, les ressemblances !... fit Knapwurst, avec un éclat de rire strident. Tenez... voyez-vous cette tabatière de vieux buis à côté de ce grand lévrier, elle représente Hans-Wurst, mon bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche ; j’ai le nez camard et la bouche agréable ; est-ce que ça m’empêche d’être son petit-fils ?
– Non, sans doute.
– Eh bien ! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des traits d’Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c’est Huldine qui est leur souche mère. Voyez l’arbre généalogique ; voyez, monsieur ! »
Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
V
« C’est égal, me disais-je, la ressemblance existe... faut-il l’attribuer au hasard ?... Le hasard... qu’est-ce, après tout ?... un non-sens... ce que l’homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre chose ! »
Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa marche dans le corridor. Le portrait d’Edwige, cette image si simple, si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune comtesse.
Tout à coup, Gédéon s’arrêta ; je levai les yeux, nous étions en face des appartements du comte.
« Entre, Fritz, me dit-il, moi, je vais donner la pâtée aux chiens ; quand le maître n’est pas là, les valets se négligent ; je viendrai te reprendre tout à l’heure. »
J’entrai, plus curieux de revoir mademoiselle Odile que le comte ; je m’en faisais le reproche, mais l’intérêt ne se commande pas. Quelle fut ma surprise d’apercevoir dans le demi-jour de l’alcôve le seigneur du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention profonde ! Je m’attendais si peu à ce regard, que j’en fus tout stupéfait.
« Approchez, monsieur le docteur, me dit-il d’une voix faible, mais ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m’a souvent parlé de vous ; j’étais désireux de faire votre connaissance.
– Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu’elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.
– Je n’en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
– C’est une erreur, monsieur le comte.
– Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.
– Combien j’ai vu de ces pressentiments se démentir ! » dis-je en souriant.
Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C’est un moment difficile pour le médecin, de son attitude dépend la force morale du malade ; le regard de celui-ci va jusqu’au fond de sa conscience : s’il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu ; l’abattement commence, les ressorts de l’âme se détendent, le mal prend le dessus.
Je tins bon sous cette inspection, le comte parut se rassurer ; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.
J’aperçus seulement alors mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l’alcôve, de l’autre côté du lit.
Elles me saluèrent d’une inclinaison de tête.
Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l’esprit.
« C’est elle, me dis-je, elle... la première femme de Hugues !... Voilà bien ce front haut, ces longs cils, ce sourire d’une tristesse indéfinissable. – Oh ! que de choses dans le sourire de la femme ! N’y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d’inquiétudes, tant d’anxiétés poignantes ! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le cœur se comprime, lorsque le sanglot étouffe... C’est ton rôle, ô femme ! dans cette grande lutte qu’on appelle l’existence humaine ! »
Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se prit à dire :
« Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande ; si elle consentait seulement à me donner l’espérance de se rendre à mes vœux, je crois que mes forces reprendraient. »
Je regardai la jeune comtesse ; elle baissait les yeux et semblait prier.
« Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie ; la perspective de me voir entouré d’une nouvelle famille, de serrer sur mon cœur des petits-enfants, la continuation de notre race, me ranimerait. »
À l’accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.
La jeune fille ne répondit pas.
Au bout d’une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d’un œil suppliant, poursuivit :
« Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père ? Mon Dieu ! je ne te demande qu’une espérance, je ne te fixe pas d’époque. Je ne veux pas gêner ton choix. Nous irons à la cour ; là, cent partis honorables se présenteront. Qui ne serait heureux d’obtenir la main de mon enfant ? Tu seras libre de te prononcer. »
Il se tut.
Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille ; tant d’intérêts divers, de sentiments intimes, s’y trouvent engagés, que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de telles confidences. Je souffrais, j’aurais voulu fuir ; les circonstances ne le permettaient pas.
« Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous guérirez ; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection. Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie !
– Tu ne me réponds pas, dit le comte d’un ton sec. Que peux-tu donc objecter à mon dessein ? n’est-il pas juste, naturel ? Dois-je donc être privé des consolations accordées aux plus misérables ? ai-je froissé tes sentiments ? ai-je agi de violence ou de ruse ?
– Non, mon père.
– Alors, pourquoi te refuser à mes prières ?...
– Ma résolution est prise... c’est à Dieu que je me dévoue ! »
Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de Hugues, frêle, calme, impassible.
Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son agitation croissante ; elle ne parut pas m’apercevoir.
« Ainsi, reprit-il d’une voix étranglée par l’émotion, tu verrais périr ton père : il te suffirait d’un mot pour lui rendre la vie, et ce mot, tu ne le prononcerais pas ?
– La vie n’appartient pas à l’homme, elle est à Dieu, dit Odile ; un mot de moi n’y peut rien.
– Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne dit-il pas : « Honore ton père et ta mère ! »
– Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir n’est pas de me marier. »
J’entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence, puis il se retourna brusquement.
« Va-t’en, fit-il, ta vue me fait mal !... »
Et s’adressant à moi, tout pâle de cette scène :
« Docteur, s’écria-t-il avec un sourire sauvage, n’auriez-vous pas un poison violent ?... un de ces poisons qui foudroient comme l’éclair ?... Oh ! ce serait bien humain de m’en donner un peu... Si vous saviez ce que je souffre !... »
Tous ses traits se décomposèrent, il devint livide. Odile s’était levée et s’approchait de la porte.
« Reste ! hurla le comte, je veux te maudire !... »
Jusqu’alors je m’étais tenu dans la réserve, n’osant intervenir entre le père et la fille ; je ne pouvais faire davantage.
« Monseigneur, m’écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la justice, calmez-vous, votre vie en dépend !
– Eh ! que m’importe la vie ? que m’importe l’avenir ? Ah ! que n’ai-je un couteau pour en finir ! Donnez-moi la mort ! »
Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne se possédant plus de colère, il allait s’élancer pour anéantir son enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte était ouverte, et j’aperçus, derrière la jeune fille, Sperver, les joues contractées, l’air égaré. Il s’approcha sur la pointe des pieds, et s’inclinant vers Odile :
« Oh ! Mademoiselle, dit-il, mademoiselle... le comte est un si brave homme ! Si vous disiez seulement : peut-être... nous verrons... plus tard !... »
Elle ne répondit pas et conserva son attitude.
En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes d’opium ; il s’affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil lourd, profond, régla sa respiration haletante.
Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n’avait pas dit un mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s’éloigner lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche de la comtesse : on eût dit l’image vivante du devoir accompli.
Lorsqu’elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se tourna vers moi :
« Eh bien ! Fritz, me dit-il d’un air grave, que penses-tu de cela ? »
Je courbai la tête sans répondre : la fermeté de cette jeune fille m’épouvantait.